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Il y a peu, passait à la télévision sur Arte, dans le cadre d'une émission consacrée à Léon Tostoï, la version filmée par King Vidor en 1955, du célèbre roman "La Guerre et la Paix"... Pour nous, amateurs de barzoïs, ce qui retient tout particulièrement notre attention dans ce roman, ce sont les pages consacrées aux belles descriptions de chasse avec les barzoïs dans les chapîtres III à VI de la quatrième partie du tome I.
En regardant le film, c'est avec un oeil attendri que l'on suit les péripéties amoureuses de la si tendre et si jolie Audrey Hepburn, malgré des décors qui fleurent beaucoup trop le carton-pâte !!! Mais quel éclat de rire devant la trop brève description d'une chasse dans l'ancienne Russie, vue à la manière hollywoodienne, contraire à la réalité... Vite, vite, il faut relire les pages de Tolstoï ou regarder la version de Sergueï Bondartchouk (1963-1967), bien meilleure, du moins sur ce point.
De fil en aiguille, pour ceux qui s'intéressent aujourd'hui à la chasse avec les barzoïs,  il est amusant et instructif de relire en parallèle le récit qu'avait rédigé en son temps Wassili I. Kazanski (spécialiste russe du Barzoï) chargé, pour le film de S. Bondartchouk, de l'organisation des scènes du film consacrées à la chasse des Rostov.
Léon Tolstoï par le peintre Ilya Répine (1897). Image extraite du site fr.wikipedia.org.












Audrey Hepburn "Natacha" et Henri Fonda "Pierre", dans la version du film de King Vidor.




Le film de Sergueï Bondartchouk en cassette (collection "Les fims de ma vie" - édition Ciné Vidéo Film FNAC).









Récit traduit du russe par Mlle Ursula-Véra Trueb et M. de Rochefort (Club du Barzoï - Pierre Abbé, 1976).

(*) Ces deux Barzois étaient Zagar et Boran. Zagar fut un des piliers de l’élevage de la région de Moscou de l'époque, et Boran partira pour l’Angleterre comme cadeau officiel du gouvernement de l’U.R.S.S. Bien que peu utilisé, il laissera une descendance brillante (d'après les notes de U.V. Trueb).





« En octobre 1962, j'eus l’occasion de prendre part en qualité d’assistant-conseil aux prises de vue des scènes de chasse à courre du film « GUERRE ET PAIX ». Dans sa jeunesse, Tolstoï était un passionné et connaisseur de la chasse à courre, et c'est pourquoi les scènes qu’il relate dans son roman dégagent, non seulement une grande poésie, mais sont une description fidèle de ce qui constituait depuis des centaines d’années un des divertissements favoris des Russes.
La chasse à courre telle qu’elle était pratiquée au temps de Tolstoï n’existe plus depuis longtemps, et de vouloir la recréer pour les besoins d'un film s’avéra une entreprise difficile. Le travail à entreprendre était considérable.
Après avoir cherché longtemps un endroit convenable, les responsables fixèrent leur choix sur les champs entourant le village de Bogoslovskoe dans la région de Toula (la même région qu’évoque le roman). Le site était admirable et comportait toutes les caractéristiques et tous les charmes du paysage de la Russie centrale : douceur du décor, vastes horizons, et cette quiétude majestueuse si authentiquement russe. En automne, durant les prises de vue, tout y correspondait à la description de Tolstoï.
On avait réuni et logé à Bogoslovskoe les équipages composant la chasse, à savoir : les chevaux, les chiens, et bien sûr, les personnes ayant à s’en occuper. Les 30 barzoïs présents à Bogoslovskoe étaient très typés et d’apparence impressionnante. La majorité d’entre eux (22) venait de Moscou, les autres de Gorki, de Tallin et de Toula.
Quant aux chiens courants russes, ils étaient au nombre de 26 et avaient été mis à disposition par la Société Militaire. Huit valets de chiens les accompagnaient et c’est parmi ceux-ci que l’on désigna le « chef piqueur » du film. Au moment des prises de vue, cette meute fut encore renforcée de quatre couples de chiens courants russes de couleur pie, provenant de la meute de l’Inspection des Chasses Gouvernementales de la Région de Kalinie, et qui étaient entraînés à la chasse au loup. Ils se distinguaient par leur belle robe tachetée des autres chiens courants et c’est pour cette raison qu’ils furent désignés pour représenter la petite meute personnelle de l’Oncle.
On disposait donc en tout de 34 chiens courants et de 30 barzoïs. Malheureusement ces figurants étaient rarement présents au complet, soit parce qu'une chienne était en chaleurs, soit qu’un des mâles avait été blessé au cours d’une bagarre ou, ce qui était pire, qu’un cheval avait marché sur une patte…
Quant aux propriétaires des chiens, la moitié seulement participait activement au tournage en tant que conducteurs de barzoïs, de valets de chiens ou de piqueurs de Nicolas Rostov et de son oncle.
Côté équestre, 20 chevaux de manège avaient été mis à disposition par la Société « Ourogaï », accompagnés de quelques cavaliers qui furent immédiatement « incorporés » au personnel de la chasse du Comte.
En plus des chiens et des chevaux, on avait amené à Bogoslovskoe 8 loups : 1 adulte dans la pleine force de l’âge, 2 plus jeunes et 5 âgés environ d'une année. Les trois premiers avaient été spécialement dressés et avaient, si l’on peut dire, l’expérience du plateau. Quant aux louveteaux, pris dans une tanière au printemps de la même année, ils avaient été élevés en cage et étaient restés à moitié sauvage.
Tous ces animaux rassemblés dans ce décor champêtre teinté d’automne, donnait une vivante image d’une chasse à courre d’autrefois. Malheureusement, la comparaison s’arrêtait là ! Les barzoïs d’aujourd’hui sont pour la plupart des chiens de ville et d’appartement, ignorant ce qu'est un cheval – autrefois leur compagnon de tous les jours. De même, ils ignorent la svora, cette longue courroie par laquelle le Borziatnik retient 2 à 3 barzoïs. Ils chassent relativement peu et alors, surtout les lièvres, rarement le renard. Quant au loup, ils n’en ont jamais vu. Même différence à peu de chose près pour les chiens courants qui ne sont plus tenus en grande meute dans un chenil, mais vivent seuls ou en couple avec leur maître, et n’ont pas l’ombre d’une idée de ce que pouvait être la discipline imposée jadis aux chiens courants, et de ce que c’est que de suivre un piqueur  à cheval …
Avant de procéder au tournage, il s’avéra indispensable d’inculquer aux chiens quelques notions de base afin de les garder à peu près en main. Il fallut surtout songer à organiser la scène où les barzoïs coiffent le loup car, si on avait prévu la mise en scène dans ses moindres détails, personne n’avait songé à s’assurer du savoir-faire des barzoïs. Il se trouva qu’aucun des chiens présents n’avait le mordant indispensable pour s’attaquer avec quelque chance de succès au loup. Que faire ? Déjà les responsables du film proposaient de modifier le scénario, c'est-à-dire de supprimer purement et simplement la prise du loup par les barzoïs. Ils se heurtèrent néanmoins à l’opposition des propriétaires de barzoïs touchés dans leur honneur ; ils demandèrent un « délai de grâce » qui leur fut accordé, le temps maussade ne se prêtant pas de toute manière à des prises de vue extérieures.
Ils firent des prodiges, surtout quand on pense que les chevaux, dont le concours leur était indispensable, avaient encore moins de compréhension que les cavaliers ! Ce fut un « cirque » inoubliable pour tous les participants.
La préparation des barzoïs à marcher par 2 ou 3 à côté d’un cheval se trouva singulièrement compliquée par le comportement de ces « canassons » de manège à qui cette vaste et inhabituelle étendue faisait littéralement « perdre le Nord ». Durant les moment d’attente, ils piaffaient d’énervement et il n’était pas rare d’en voir qui ruaient, se cabraient, prenaient le mors aux dents et désarçonnaient les meilleurs cavaliers. Il y eu aussi des incidents plus humoristique ; ainsi, l’un des propriétaires de barzoïs s’était mis en tête d’apprendre à aller à cheval afin de pas devoir confier son précieux chien à un ignare de cavalier. A sa grande stupéfaction et celle des spectateurs involontaires, il se vit ramener aux écuries par sa monture réticent qui parcourut  200 mètres …. à reculons !
Les prises de vue commencèrent le 10 octobre. Tous les participants devaient se trouver sur place à 9 heures du matin et il m’arriva de fonctionner comme une sorte  de brigadier, parcourant dès l’aube avec un commando, les isbas des kolkhosiens pour tirer les acteurs de leur lit.
En général le travail d’un assistant-conseil est des plus intéressants mais en l’occurrence je me suis trouvé littéralement submergé par la mise au point et la rectification de détails. Il fallait contrôler que toutes les courroies de svora passaient bien sur l’épaule droite des cavaliers et que le cor de chasse était sur l’épaule gauche, nouer correctement les queues des chevaux, attacher aux selles les lièvres et les renards (empaillés), etc … De plus, je dus assumer le rôle de valet de chiens à l’occasion de l’arrivée de la petite meute de chiens courants pie, qui, bien dressés, suivaient d’ailleurs parfaitement derrière le piqueur. Enfin il fallait surveiller l’ordre général, l’organisation des prises de vue et apaiser les querelles qui éclataient ici ou là… Qu’il était difficile de faire du bon travail avec des amateurs, et des artistes à quatre pattes devant « jouer » en si nombreuse compagnie ! Combien de fois fallut-il recommencer la scène du défilé de la chasse en un point quelque peu resserré, parce que deux barzoïs, ennemis jurés de longue date, profitaient de l’occasion pour se flanquer une rossée ; et il était exclu de filmer de tels incidents qui semaient la panique parmi les figurants.
Lors du tournage des scènes de chasse, on accordait beaucoup d’attention à la composition, au paysage et au pittoresque de l’ensemble des attributs d’une chasse à courre d’autrefois. De part et d’autre l’on fit des prodiges, récompensés par le résultat final.
Le spectateur qui, assis dans son fauteuil, suit avec émerveillement le déroulement de l’action, ne se doute guère des faits divers qui se passèrent en coulisse. Ainsi, lors du tournage de la scène où le jeune Nicolas Rostov, à cheval, prie silencieusement le Ciel de lui envoyer un loup à faire courir à ses chiens, la caméra suit le regard de Nicolas, d’abord dirigé vers les nuages, puis redescend vers le sol où, juste devant lui, se trouve comme par magie un loup énorme. Il fallut recommencer un grand nombre de fois cette scène, parce que le loup persistait à se montrer de dos, ne pouvant résister à l’envie de se retourner vers son dresseur, caché à proximité dans une fosse.
Pour la scène où les Barzoïs capturent le loup, on se servit d’un jeune de l’année, pour ainsi dire sauvage, les responsables craignant qu’une aventure aussi désagréable ne réduise à néant l’obéissance des 3 loups-vedettes. De toute manière, cette décision allait tout à fait dans le sens des propriétaires des barzoïs ! L’on choisit comme protagonistes 2 chiens aussi courageux que beaux. (*) Ils firent un excellent travail bien que le terrain marécageux sur lequel se déroula l’épisode de la capture du loup ne leur simplifia pas les choses. Ensuite, ce ne fut pas une mince affaire que de trouver un cheval d’assez bonne composition pour admettre que l’on jeta un loup – attaché et baillonné – au travers de sa selle ! De nos jours, les chevaux n’ont plus guère l’habitude de porter ce genre de fardeau.
Durant tous les préparatifs et le tournage des scènes de chasse, je fus soutenu dans mes efforts par la pensée que cette fresque de tableaux hauts en couleurs deviendrait une sorte de monument de la chasse à courre qui, telle qu’elle était pratiquée à l’époque, est un des ornements les plus remarquable du passé russe ».

Wassili I. KAZANSKI