Sachenka Zlinskaya
Inna Estrina nous raconte une bien jolie histoire ...
« En automne 1993, j’avais été invitée à chasser avec mes Barzoïs, dans un coin perdu de la région d’Orel. Notre hôte possédait aussi des Barzoïs dont - à ma grande surprise! - une chienne magnifique. Agée de 6 ans, elle avait eu deux portées dont les pères étaient tout à fait quelconques. Son ascendance était également très intéressante.

Cette superbe Vjouga - tel était son nom - m’a tellement plu que j’ai demandé à son propriétaire s’il acceptait de me la céder pour une portée avec un de mes mâles; en retour, je lui ai proposé la moitié de la portée. Il a dit oui. Vjouga est donc allée vivre chez un ami. La saillie a eu lieu le jour de mon anniversaire. Je m’étais réservé une femelle mais les circonstances en ont décidé autrement.

Vjouga a donc mis bas chez mon ami, au début de l’été. Je passais très souvent voir sa petite famille. Il faut dire que, dans nos campagnes, les gens ne prennent pas particulièrement soin des chiens. Et malheureusement, tous les chiots sont tombés malades une première fois, alors qu’ils n’avaient même pas encore ouvert les yeux. J’ai réussi à les guérir. Chaque fois que je m’occupais d’eux, une chienne blanche et grise que nous avions appelée Sachenka rampait vers mes mains et cherchait à s’y pelotonner. Un mois plus tard : rechute ! Et cette fois, je n’ai pas pu les sauver tous. Il n’y avait qu’un seul vétérinaire dans la région, et j’en savais plus que lui. J’ai soigné ces chiots avec l’énergie du désespoir. Mais...trois seulement ont survécu. Comme j’en avais promis deux au propriétaire de Vjouga et un à mon ami qui l’avait accueillie, mon rêve s’est envolé. Mon ami a gardé la petite Sachenka qui aimait tellement se lover dans mes mains.

Une année a passé et je suis retournée à notre maison de campagne, dans la région d’Orel, où nous passions une partie de nos vacances. Vjouga et Sachenka vivaient non loin de là. Je les rencontrais souvent, chez mon ami ou au village, près du magasin ou des écuries. Sachenka venait chaque fois vers moi, en quête de caresses. Elle n’avait ni niche ni aucune sorte d’abri. La cour, la rue, la grange étaient son monde et elle y vivait à sa guise. Cela me choquait mais je ne pouvais rien y changer : Sachenka ne m’appartenait pas. Pourtant, j’y pensais tout le temps ! Cette situation me désespérait. J’avais pitié de Sachenka et de sa mère, Vjouga. Mais elles étaient habituées à leur vie, elles ne connaissaient rien d’autre. Elles étaient nées chez des chasseurs et pour ceux-ci, un chien n’est rien d’autre qu’un chien... Je me sentais impuissante, la mort dans l’âme !

Et un jour, alors que j’étais dans mon jardin, j’ai aperçu Sachenka là, tout près, qui me faisait de grands sourires, sa queue fouettant l’air à coups de joyeux moulinets. Mais comment était-elle arrivée jusqu’ici, à plus de un kilomètre et demi de l’endroit où vivait son maître ? Je l’ai ramenée chez elle. Mais elle est revenue... par trois fois. Et finalement, je l’ai laissée entrer. Avec l’accord de mon ami, elle est restée chez moi. Je l’ai un peu éduquée, je lui ai appris à accepter la brosse. Elle me suivait partout comme mon ombre, y compris lorsque je rendais visite à son propriétaire. Mais là aussi, dès que je me levais pour partir, elle en faisait autant pour ne laisser planer aucun doute sur ses intentions.

L’été finissant, le jour de mon départ pour Moscou approchait. Je savais que je devais absolument faire quelque chose pour Sachenka. Et ce quelque chose, je l’avais déjà décidé depuis longtemps. Je ne pouvais pas abandonner cette chienne. Elle m’avait choisie dès sa naissance et il m’était impossible de trahir sa confiance. Je ne me souviens plus de ce que j’ai dit à mon ami pour le convaincre de me la laisser. Le fait est que nous l’avons emmenée à Moscou. J’avais bien quelques soucis : comment cette sauvageonne allait-elle se conduire en ville ? Bien, très bien même ! Aussi intelligente que belle, Sachenka s’est parfaitement adaptée à sa nouvelle vie. Elle savait d’instinct les usages, l’élégance et la noblesse du comportement. Elle avait grandi dans la rue mais elle était née aristocrate ! Et je l’ai beaucoup aimée. »

Texte : Inna Estrina
Photos : design Madeleine
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