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LES DEUX BARZOÏS DE MON AMI
LE CAPITAINE GUDCHA
Le barzoï est un « chien à la mode ». C’est un lévrier fortement bâti, très musclé, avec une mâchoire longue et des dents solides. Robe blanche et marques oranges, fauves ou grises. On ne lui reproche qu’une chose, c’est de ne pas être très intelligent.
Or, j’ai de bonnes raisons de croire que le barzoï est victime d’une légende. Car qui dira jamais, où commence et où s’arrête l’intelligence en présence des circonstances les plus inattendues ?
Si nous entreprenons la réhabilitation du barzoï comme intelligence, c’est que nous allons vous conter une histoire véridique, non pas « un roman de la portière », mais un récit, qui peut être confirmé par celui qui nous l’a fait.
Quelques mois après la guerre vous voyez que c’est déjà lointain nous avons eu l’occasion de rencontrer un capitaine de l’armée Vrangel, réfugié à Paris et qui était toujours accompagné de deux magnifiques « barzoïs », ses gardes du corps, d’une docilité étonnante, se couchant à ses pieds, au café ou au restaurant.
Le capitaine Gudcha Vorfnof, qui, avant le grand cataclysme, était un gros propriétaire terrien de la Russie du Sud, n’avait plus, au moment où nous nous rencontrâmes, que des ressources très limitées. Mais ses deux compagnons ne s’en sont jamais aperçus. Car leur pâté copieuse, leur était toujours assurée avant que le maître se soit préoccupé de savoir comment il allait manger.
Un jour, comme nous approuvions le bon capitaine de sa sollicitude envers ses deux compagnons, voici ce qu’il nous répondit :
« Ces deux lascars-là (car le capitaine connaissait l’argot) je ne m’en séparerai jamais. Car ils m’ont sauvé la vie.
Cette affirmation méritait une histoire et voici ce que me conta mon camarade.
« Alors que j’étais en première ligne, à la frontière allemande, c’était en décembre 1914, le général me fit appeler et me remit un pli que je devais poster, sans retard, au Quartier général. Mes deux chiens m’avaient suivis, avec la complicité de mon colonel, qui adorait les bêtes. Ce jour-là, il neigeait dru et le seul mode de transport, pour arriver à destination, était le traîneau. Me voilà donc parti, tout seul, en compagnie de mes deux chiens, avec un petit cheval pas commode, sur la route problématique, car la neige avait recouvert complètement la terre de son blanc linceul.
Nous avancions, dans des gorges sauvages, hérissées de rochers, avec la menace des précipices et des torrents dévalant des hauteurs quand, tout à coup un choc épouvantable : j’avais heurté une roche dissimulée sous la neige et me voilà projeté à plusieurs mètres du véhicule, tombant sur le roc, avec une foulure du tibia et plusieurs côtes fracturées.
« Mon cheval s’était arrêté de lui-même. Mes deux chiens arrivaient à mon secours … Ils se rendaient compte de l’accident, je vous assure… Mais tandis que l’un me léchait la figure, les mains, les pieds, dont l’un ensanglanté, l’autre prenait sa course. Ça fait vite, vous savez, un lévrier. Il retournait au camp demander du secours. Et, quand il fut arrivé, ce chien qui n’aboie presque jamais, hurla si lamentablement, que le poste pressentit un malheur. Avec lui comme guide on parle de l’intelligence des Saint-Bernard mes compagnons purent arriver en véhicule, fouiller les environs et me retrouver très mal en point. « Sans mes chiens, je serais mort dans la neige … Vous comprenez pourquoi jamais je ne m’en séparerai ? ».
Maurice Cabé (extrait de l'Eleveur, août 1934)
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