SCÈNES DE VÉNERIE DANS L'ANCIENNE RUSSIE

CROQUIS D'UN VENEUR RUSSE

Par Patrick de Gméline
La meute Cantacuzène à Bouromka en 1912. Les trois piqueurs - en veste rouge, culotte bleue bouffant sur les bottes - tiennent sous le fouet la meute de chiens courants anglo-russes, croisement spécifique à la Russie.


Article paru dans la revue "Vénerie, la chasse aux chiens courants" (Quatrième trimestre1983)





Compilation D. Laurent-Faure (novembre 2002)
Issu de l'une des plus anciennes familles grecques... le Prince Serge Mikhailovitch Cantacuzène, comte Speransky, naquit en 1884. Après des études au Corps des Pages, institution aristocratique de Saint-Petersbourg, il entra aux Chevaliers-Gardes, premier régiment de cavalerie de la Garde impériale. Nommé par la suite gentilhomme de la Chambre, il partit bientôt pour Paris, où il occupa jusqu'à la première guerre mondiale le poste d'attaché d'ambassade. Durant la guerre civile, il combattit dans les rangs de l'armée Wrangell et fut évacué avec les restes de celle-ci sur Constantinople. C'est là qu'il retrouva son épouse, qui servait elle-même dans la Croix Rouge russe et dont il n'avait aucune nouvelle. Tous deux quittèrent définitivement la Russie avec leurs deux enfants et, après diverses tribulations qui les menèrent, entre autres, en Afrique noire, ils s'installèrent en France, le prince étant devenu intendant du domaine de Sandricourt.

Je n'ai personnellement pas connu l'oncle Cantacuzène, mais me souviens fort bien de son épouse. Cette grande femme mince, qui était suprêmement distinguée vivait, après la mort du prince, dans une petite maison, entourée de prestigieux souvenirs familiaux. Leur fils, le prince Michel, qui est aussi mon parrain, m'avait souvent parlé de chasse à courre en Russie. Mais, à l'époque, je n'y avais pas prêté une grande attention. De son père, je connaissais surtout de superbes dessins à la plume représentant essentiellement le monde du cheval, qu'en grand cavalier, il connaissait parfaitement. Car cet homme, que la naissance, la fortune et la nature avaient largement favorisé, était aussi un artiste : il dessina toute son existence et illustra en particulier l'ouvrage du chevalier d'Orgeix, « Cheval, quand tu nous tiens».

Le hasard voulut -- car il fait souvent bien les choses -- qu'au mois d'octobre 1982 rendant visite à mon parrain alors en plein déménagement (il quittait la France pour les Etats-Unis), je lui parlasse incidemment des difficultés que j'avais éprouvées pour rassembler quelques documents sur la vénerie impériale russe, objet d'un précédent article dans Vénerie. Il se leva alors sans rien dire, disparut quelques instants dans une pièce et revint, tenant à la main deux épais cahiers d'écolier qu'il me tendit.

-- Ce sont, commenta-t-il, les souvenirs de vénerie de mon père...

Je feuilletai alors, aussi incré
dule qu'émerveillé les deux cahiers recouverts d'une écriture haute et régulière, et qui représentaient tout ce qui restait de nombreuses années de chasse à courre sur les terres des Cantacuzène, les cent mille hectares du domaine de Bouromka, dans le gouvernement de Poltava, en Russie méridionale. Si le premier cahier racontait les chasses elles-mêmes, précisant les techniques, décrivant les territoires, le second était plus particulièrement consacré aux Barzois, cette race de chiens caractéristique de Russie, que le prince Serge connaissait suffisamment bien pour être considéré comme un expert et lui avoir consacré plusieurs articles en Europe et aux Etats-Unis. Dans l'un comme dans l'autre cahier, de nombreux dessins à la plume et aquarelles illustrent ce mémorial cynégétique et familial. Il s'agit là d'un témoignage inestimable et sans doute unique, qui resterait inconnu si je n'avais pas convaincu son détenteur de me le confier pour en publier les meilleurs dessins, ou du moins ceux que je juge personnellement tels.

Les voici donc, simplement commentés, car ils parlent d'eux-mêmes, dans leur précision et leur finesse. Ils témoignent non seulement d'un monde, mais également d'un rite de chasse disparus voici plus d'un demi-siècle. L'aquarelle qui orne la page de couverture de ce numéro est un auto-portrait du prince Serge. Il est à cheval, tenant au trait ses trois barzoïs, « Beck », « Bella » et «Tchaouss ». Sa tunique, assez différente des tenues occidentales pourtant portées dans d'autres régions (voir le précédent article sur la vénerie russe), rappelle celle des cosaques, sans les cartouchières de poitrine. Un bonnet de fourrure claire (sans doute du mouton), tient lieu de cape. Ni trompe ni couteau à l'occidentale, mais un poignard caucasien (« Kindjal ») et une corne d'appel, curieusement coudée à angle droit : la trompe classique en Europe n'a, semble-t-il, jamais existé en Russie. Suspendue à la selle, la dépouille d'un renard, à la queue opulente. Renard et loup étaient en effet, dans la majorité de la Russie, les seuls animaux courrables.